19 Mars 2019

Pouvoir, éthique et argent : l’affaire SNC-Lavalin

Comment réaliser une bonne série B ? Prenez un Premier ministre, une firme internationale, une procureure générale, le fils d’un ancien ‘dictateur’, ajoutez-y une pincée de fraude et de corruption, mélangez le tout avec une affaire de mœurs et vous obtenez un sujet d’actualité ! Décryptage d’un dossier brûlant avec la professeure du Département des sciences comptables : Saidatou Dicko.

Véritable fleuron de l’ingénierie Québécoise, SNC-Lavalin est dans la tourmente depuis les révélations du Globe and Mail du 7 février 2019. Au-delà de l’accusation (corruption de dignitaires libyens entre autres), c’est bien la question de l’éthique qui est au cœur de l’affaire avec des luttes de pouvoir entre les grandes entreprises privées et le monde politique. 

Enjeux de pouvoir 

Pour Saidatou Dicko, l’influence des grandes entreprises sur le politique ne date pas d’hier : « Depuis le 20e siècle et la mouvance du capitalisme, il y a une dominance des entreprises sur le politique. On a l’impression que ce sont les entreprises qui dictent les lois aux politiques. Elles exercent un véritable pouvoir politique. Tandis que les politiques, au lieu de défendre l’intérêt commun, se retrouvent à défendre l’intérêt des entreprises ». Tout cela s’explique par un glissement des responsabilités : « Alors que l’État devrait être le garant de la répartition des richesses et de la justice sociale, il semble s’être désengagé et ce sont les grandes compagnies qui occupent maintenant ce rôle ». Le pouvoir de pression est donc grand pour ces dernières, notamment lorsque des emplois sont en péril. « Les politiciens se sentent un peu redevables de défendre ces sociétés car elles créent des emplois et maintiennent donc, en quelque sorte la justice sociale. Le discours du politique est donc simple : préserver les emplois au risque d’éluder l’éthique ».   

La professeure de poursuivre : « C’est pour cette raison que le Premier ministre du Québec défend farouchement SNC-Lavalin, même si les accusations sont graves. Quel que soit le parti au pouvoir, il finit toujours par défendre les entreprises sous prétexte de sauver des emplois ».

L’éthique est-elle sauve ?

Si SNC-Lavalin est au cœur de l’actualité, il faut remonter à la première décennie des années 2000 pour se rendre compte du processus. « En 2012, c’est la société qui a fait le plus de lobbying légal. L’objectif était d’aller chercher des contrats à l’étranger. C’est pour cela qu’elle se retrouve en Lybie en jouant un drôle de jeu ». Un jeu qui l’a amenée notamment à verser des pots-de-vin à Saadi Kadhafi dès 2008 : prostituées,  rencontres de NBA, concerts, argent de poche, etc. En tout, c’est 1,95 million pour un voyage au Canada de l’ex-fils du ‘dictateur’ Mouammar Kadhafi. Prétexte du voyage : améliorer sa connaissance du milieu nord-américain des affaires…

Toute cette histoire aurait pu rester dans les archives de la société d’ingénierie, mais c’est là que nos deux acteurs principaux entrent en scène : le Premier ministre du Canada et la procureure générale. « Justin Trudeau a commis une grosse erreur en congédiant l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale : Jody Wilson-Raybould. Il n’a pas su la « contrôler » et l’affaire est devenue tellement publique qu’un procès semble maintenant inévitable ». En effet, la particularité du Canada, contrairement à d’autres pays, est que le procureur général a le dernier mot pour amender ou poursuivre une entreprise. « La ministre semble ici être intransigeante vis-à-vis de SNC-Lavalin. Il est certain que nous n’aurions jamais entendu parler de cette histoire si elle avait accepté d’amender l’entreprise ». 

Qu’en est-il de l’éthique ? « La question est éminemment morale et dépend du point de vue de chaque partie en cause. On se retrouve ici avec une ministre qui a considéré qu’on avait franchi la ligne rouge. Il était donc inconcevable de permettre à l’entreprise d’éviter un procès ». 

Notre série B a permis de se délecter devant un feuilleton politique à rebondissements, de se questionner collectivement sur l’éthique de la gouvernance et se terminerait donc sur un procès qui coûtera probablement cher à l’emploi et aux travailleurs! 

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