À quelques semaines de l’inauguration du nouveau pont Samuel-De Champlain, beaucoup de questions se posent sur la gestion de la déconstruction du vieux pont Champlain. Démanteler un tel ouvrage n’arrive pas tous les jours, décryptage et analyse de la gestion de ce projet avec Monique Aubry, professeure au Département de management et technologie.
D’abord, quelques chiffres : la démolition, le démantèlement ou la déconstruction (appelez cela comme vous voulez) s’élève à 400 millions $, 80% du pont sera recyclé et le nouveau pont s’évalue à un peu plus de 4 milliards, des chiffres qui donnent le tournis ! Mais quelle est la genèse de ces deux projets ?
La viabilité du vieux pont en doute
Construit en 1962, le pont semble arriver en fin de vie, soit après 59 ans d’existence… une bien courte durée de vie qui pose évidemment question.
Dans La Presse, on apprenait dernièrement que le pont n’est pas réparable, problème lié à sa conception d’origine. Le « vieux » pont a été conçu en béton avec une structure de 350 poutres. Ces poutres sont attaquées par la corrosion depuis les années 1980, et l’ingénieur François Demers, directeur des projets du pont Champlain, compare les maux qui affligent le pont à un cancer des os en phase terminale! L’aspect sécuritaire est donc une priorité.
C’est en 2011 que Denis Lebel alors ministre des Transports au fédéral fait de la construction d’un nouveau pont Champlain l’une de ses priorités. Pourtant quelques mois plus tôt son parti misait plus sur une rénovation à effectuer qu’une démolition totale. Le ministre Lebel a donc réussi un véritable tour de force en parvenant à lancer la construction d’un nouveau pont. Tout porte à croire qu’on est face à une décision politique avec une gestion purement gouvernementale.
Le Canada, à l’instar d’autres pays, s’est doté d’un cadre de gouvernance pour la gestion de projets majeurs d’infrastructure.
Monique Aubry explique : « Ce que propose un tel cadre de gouvernance, c’est d’investir en amont de la réalisation du projet. Cela peut sembler normal lorsqu’on construit de telles infrastructures. La première étape est d’identifier les besoins des parties prenantes impliquées dans le projet. C’est donc le moment d’établir un dialogue avec ces parties prenantes comme les citoyens quand il s’agit d’un projet public. On parle même de co-construction de projet ! »
Des parties pas très prenantes
Yan Plante, ex-chef de cabinet de Denis Lebel, déclare dans les médias : « D. Lebel a accepté de prendre un coup politique personnel pour assurer ce qui était le plus important pour la population : la construction d’un nouveau pont ». Une population qui au préalable n’a pas vraiment été impliquée dans la construction de ce projet.
« À ma connaissance, il n’y a pas eu de large consultation publique sur le projet de construction du nouveau pont Champlain. Néanmoins, des débats importants ont eu lieu sur la place publique pendant la période de préparation du projet » explique Monique Aubry.
Une fois la décision prise de la construction d’un nouveau pont, certains ont émis l’idée de lancer un concours international pour son architecture. Il n’en sera pas question ! « Il faut se rappeler le contexte. On construisait un nouveau pont parce que le pont actuel atteignait la fin de sa durée de vie. On n’avait pas le luxe de s’embarquer dans un concours international qui aurait pu prendre des mois, voire deux à trois ans. On se battait contre la montre » a confié Denis Lebel. 8 ans plus tard, l’urgence ne saute pourtant pas aux yeux !
Mme Aubry précise : « Il n’y a pas eu de concours, mais on a eu recours à un grand architecte danois, Poul Ole Jensen, reconnu pour la conception de plus de 200 ponts dans le monde. Avec un débat public, pas sûre qu’on aurait fait appel à un architecte d’aussi grande qualité. Les débats publics ne remplacent pas l’implication réelle d’un ensemble de parties prenantes, mais ils permettent d’entendre et de prendre en compte les réserves et d’y apporter des solutions. »
La professeure au Département de management et technologie poursuit en indiquant que : « Dans l’élaboration de grands projets, on constate souvent que les étapes en amont du projet sont escamotées. Il y a une mauvaise compréhension du travail sur les options. On s’intéresse généralement aux options à partir du moment où on a une solution (ex : la déconstruction du pont). On annihile ainsi toute une série d’alternatives en se concentrant trop sur des aspects techniques. A-t-on exploré toutes les solutions avec les parties prenantes ? A-t-on pris en compte les possibilités d’usage de ce pont en prenant en considération les coûts d’entretien à long terme ? » Une partie de ces questions restent en suspens.
Aussi anecdotique soit-elle, la décision du nouveau nom a été prise par le gouvernement, encore une fois sans consultation de la population. Monique Aubry rappelle que « La co-construction d’un projet a une valeur très importante. Cela va faire la richesse d’une évaluation des options ». Et, par la même occasion, susciter l’adhésion des parties prenantes.
Le pont recyclé
Que va devenir le vieux pont ? Il sera démoli en 2020. 80% des matériaux seront vraisemblablement recyclés. Aucune certitude ici, car tout comme pour la construction de son cadet, pour la démolition du pont des solutions sont proposées sans en avoir étudié les options.
Anne Belhumeur, directrice principale de PJCCI, estime que certains matériaux pourront être réutilisés. On apprend ainsi que « certains morceaux d’acier pourraient devenir des œuvres d’art, que les treillis métalliques pourraient servir de passerelles piétonnières et que le béton et l’asphalte pourraient permettre de construire des remblais. »
Pour la professeure, on fait face à un manque cruel d’anticipation dans la gestion d’un projet d’une telle envergure : « Comment peut-on anticiper un projet artistique sans en avoir impliqué les parties prenantes avant ? La vision semble floue. C’est pourtant le moment privilégié pour faire preuve de créativité. En effet, c’est à cette étape-là, qu’a lieu la réflexion sur les différentes façons de répondre au besoin, différentes alternatives ou options. Celles-ci ne sont pas que techniques, elles sont le reflet d’une idée ou d’un concept pour répondre au besoin. »
Avec le « vieux » pont Champlain, a-t-on exploré différentes alternatives en impliquant de multiples parties prenantes ? A-t-on pris en compte les possibilités d’usage de ce pont en prenant en considération les coûts d’entretien à long terme ? » Une partie de ces questions restent en suspens.
Monique Aubry rappelle que « La co-construction d’un projet a une valeur très importante. Cela va faire la richesse d’une évaluation des options. » Et, par la même occasion susciter l’adhésion des parties prenantes.
On se rassurera avec une citation de Hotaru Kitakami « Pour traverser la rivière, tu dois te mouiller ou construire un pont. »




